Présentation d'une mission de A à Z

Aux petits soins des terrasses de la Seine

En 2002, le Conservatoire botanique national de Bailleul décide de partir en terra incognita. On imagine alors nos botanistes au bout du monde, dans une forêt vierge, armés de sérums antivenins contre les pires serpents et d’un traitement de cheval contre le paludisme et la fièvre jaune. Que nenni. Ils sont partis… en Normandie.

Mais aucune étude d’ensemble n’avait jamais été réalisée sur ces « terrasses fluviatiles sablo-graveleuses de la vallée de la Seine ». Pourtant ces terrains qui surplombent l’un des fleuves majeurs de l’Hexagone méritaient que l’on s’y intéresse. En effet, la Seine aura mis 2 millions d’années à tracer ses boucles et ses méandres dans le plateau calcaire, au fil des ères glaciaires et interglaciaires. Des crues monumentales et de débits vingt fois supérieurs à ce que nous connaissons aujourd’hui ont creusé des coteaux abrupts par ici pour déposer par là les alluvions arrachées plus haut.

Mais depuis une cinquantaine d’années, l’urbanisation, l’agriculture intensive et l’industrialisation de la région ont bouleversé ces paysages. Il était donc plus que temps d’aller voir de près ce qu’en disaient la flore et la végétation. Le CBNBL a su convaincre l’Europe, la Région Haute-Normandie, le Département de l’Eure et la DIREN (DREAL) Haute-Normandie de financer son projet. L’ampleur du travail est colossale. Le Conservatoire y va par étapes : entre 2003 et 2006, il explorera les terrasses basses et moyennes, et attendra 2011 pour se lancer dans quatre nouvelles années d’études sur les terrasses hautes.

Il s’organise aussi selon une méthodologie scientifique scrupuleuse qu’il maîtrise sur le bout des doigts. Avant de se lancer sur le terrain, une vaste analyse bibliographique est réalisée, pour savoir ce qu’on cherche, ce qu’on risque de trouver, où, pourquoi. Puis, impossible bien sûr d’explorer chaque centimètre-carré de ces terrasses, il faut donc échantillonner le terrain pour explorer les bons endroits, qui reflèteront au plus près la diversité globale de la flore et de la végétation. Ensuite, c’est parti : armés de leurs cahiers, d’ouvrages de référence, d’ordinateurs tactiles, de loupes et d’appareils photos, botanistes et phytosociologues arpentent les pelouses, landes, friches, cultures et autres milieux aquatiques et amphibies qui recouvrent ces terrasses.

Moisson dans la boucle de Tosny

Directement sur le terrain ou de retour au Conservatoire, ils reportent toutes leurs observations qui viendront alimenter la base de données Digitale. Ils recueillent également quelques plantes et graines utiles à la conservation. Au total, 40 000 hectares auront été parcourus par les scientifiques. Vient alors le temps de l’analyse de toutes les informations recueillies et sa mise en forme en cartes et tableaux. Si on ne devait retenir que quelques chiffres de leurs deux rapports successifs, ce serait 1014 espèces végétales recensées, dont 107 menacées, soit 31 % de la flore régionale ! En termes de végétation, plusieurs types de pelouses ont complètement disparu de la région. Les botanistes et phytosociologues ont bien sûr ajouté à leurs observations les conseils adéquats pour préserver ce qui peut l’être. Les gestionnaires des espaces naturels ont donc maintenant toutes les connaissances et les outils en main pour préserver et améliorer la biodiversité de ces territoires précieux.